Revoir Haïti #2 : Premier réveil…

Lundi 24 mars

J’ai l’impression de ne pas avoir quitté ce lieu depuis ces presque 4 années où à l’époque j’avais dormi dans cette même chambre, dans ces mêmes draps empreints d’humidité, mais avec un petit bonhomme chocolat qui dormait alors dans le lit à barreaux situé en bas de celui-même où je venais de passer la nuit.

Rien n’a changé. Ni les cris des enfants qui s’évadent du bâtiment de la crèche dès 5 heures du matin, ni l’odeur du soleil naissant, ni le chant des oiseaux dont je ne saurai jamais s’ils ont ou non la couleur de l’exotisme. Encore engourdie par le sommeil, mon corps s’imprègne petit à petit de l’énergie d’Haïti et je me laisse bercer par le rythme lent de la respiration de Danielle. Dans la nuit, et pétries par le froid, nous avons rapproché nos lits pour partager l’unique et lourde couette et nous réchauffer du mieux possible.

 Rien n’a bougé. La gentille dame qui frappe à la porte pour installer sur la terrasse le copieux petit-déjeuner avec ses croissants maison au goût de pain humide, son café au fond de marc âpre, ses bananes parfumées. La vue spectaculaire depuis le balcon qui surplombe la vallée. Les enfants qui tentent d’apercevoir ces deux dames blanches qui n’étaient pas là la veille. Se demandent-ils si nous sommes les mamans de l’un d’entre eux ?

Vue sur les montagnes depuis le balcon de notre chambre

Vue sur les montagnes depuis le balcon de notre chambre

Premier petit déjeuner sur le balcon de notre chambre

Premier petit déjeuner sur le balcon de notre chambre

Les enfants de la crèche se demandent qui nous sommes et nous interpellent à coup de "Hello"

Les enfants de la crèche se demandent qui nous sommes et nous interpellent à coup de « Hello »

Mais pas le temps de s’éterniser. Il faut se préparer pour aller voir Gina dans la maison familiale située à environ 300 mètres de la crèche. Mauvaise surprise : l’eau est gelée. Moi qui ne prends pas des douches mais des hammams à chaque fois qu’il s’agit de me laver, me voilà servie ! Accroupie sous l’un des deux robinets qui daigne distribuer une eau à peine tiédie, je me lave les cheveux en grelottant. Vite s’essuyer !

Quelques minutes plus tard, nous rejoignons la maison des Duncan. Nous sommes accueillies par les aboiements des chiens. Sur le canapé du salon, Gina travaille blottie dans une couette. Je ne l’avais pas revue depuis 2010. Elle me semble fatiguée à l’extrême, mais dès qu’elle parle avec cet accent mêlant des sonorités anglophones et créoles, on retrouve la vivacité qui l’anime au plus profond d’elle-même. Elle nous embrasse avec chaleur, prend des nouvelles des nôtres. Je lui montre une photo de Marlon ; elle me signe qu’elle s’en souvient bien. Et pour cause, Marlon était arrivé dans un tel état de santé, qu’elle l’avait veillé plus d’une nuit pour s’assurer qu’il continuerait à voir le soleil se lever.

On échange de manière informelle sur la Fondation, son activité, ses projets. Avec sa pudeur qui lui est propre, elle nous fait comprendre que depuis le séisme tout est devenue difficile. Il faut dire que la famille Duncan, pourtant créatrice de la Fondation, investissait beaucoup d’argent dans leurs actions, en plus des dons extérieurs. Mais aujourd’hui leurs revenus annexes – ceux-là mêmes qui participaient à la vie de la Fondation – se sont écroulés avec les maisons de Port-Au-Prince. Ajouté à cela, le placement d’enfants « à risque » par les institutions haïtiennes qui demandent un suivi particulier et coûteux. Alors, pour faire subsister la Fondation, conserver l’école, depuis plus d’un an, elle et Lucien ne se paient plus, les salariés administratifs ont accepté de baisser leur salaire de 10 %, d’autres ont dû trouver du chercher du travail ailleurs « par la force des choses ».
Nous sommes abasourdies, mais plus déterminées que jamais à aider la Fondation à tenir le choc et à poursuivre ses actions pour les enfants les plus défavorisés.

Le temps passe vite auprès de Gina et midi approche à grand-pas. Il est temps pour nous de rejoindre Port-Au-Prince. C’est Roberto, le beau chauffeur aux yeux clairs, qui nous y conduira.

Sur le trajet, je redécouvre Haïti sous le soleil. Tellement de choses ont changé. Des routes se sont reconstruites, des maisons aussi… sauf que peu semblent finies. Les camps de tentes semblent avoir disparus, sauf qu’à bien y regarder quelques-uns subsistent cachés derrière de hauts murs de parpaings, loin des axes routiers. A moins que cela ne soit loin des regards… Des enfants en uniforme scolaire rentrent chez eux. Certains font plus d’une heure de trajet à pied aller et retour pour se rendre à l’école.

La route entre Kenscoff est Port-au-Prince en reconstruction

La route entre Kenscoff est Port-au-Prince en reconstruction

Une église en reconstruction

Une église en reconstruction

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Les traditionnels vendeurs de tableaux le long des routes de Port-Au -Prince

Nous rejoignons les locaux administratifs de la Fondation. Je fais connaissance avec toutes ses employées que je ne connais que par mails interposés. Brunette, Stéphanie, Karline,… Toutes nous souhaitent la bienvenue avec une chaleur qui est propre au peuple haïtien. Stéphanie, la directrice administrative et financière de la FEJ, est une belle femme très grande, toute en rondeur, à côté de laquelle j’ai l’air d’être une petite fille. Sa bonne humeur est communicative et son efficacité redoutable. C’est elle qui nous accompagnera pour notre rendez-vous à la banque planifié en début d’après midi. Toujours dans les locaux, on recroise le couple d’américains avec qui nous avions dîné la veille. A côté d’eux, un tout petit garçon joue timidement. Il s’appelle Olivier et c’est leur fils, celui qu’ils accueilleront définitivement chez eux dans quelques mois. Ils sont venus sur Port-Au-Prince pour signer devant le juge. Ils ont l’air heureux.

Danielle et Brunette dans les locaux administratifs de la FEJ

Danielle et Brunette dans les locaux administratifs de la FEJ

Sabine et Stéphanie

Sabine et Stéphanie

La chaleur fige Port-Au-Prince dans son nuage de poussière. On reprend la route pour aller jusqu’à la banque. En chemin, Roberto nous arrête dans une sorte de sandwicherie de luxe dans les quartiers chics de Pétionville. Dans les frigos, des gâteaux glacés énormes, des pâtisseries alléchantes. On prend le temps de la pause pour parler avec Stéphanie et Roberto. La clim est à fond et l’ambiance loin du quotidien des haïtiens. Il est toujours étrange de voir se côtoyer le luxe à l’occidentale et la pauvreté locale dans ce pays si fier de ses origines et de sa culture. Je ne sais pas si je dois y voir l’espoir d’une vie meilleure ou l’injustice qui s’étale en vitrine à coup de sucreries aux décors rose bonbon.

Le hall de la banque me procure le même effet. L’atmosphère est clinique. Nous venons rencontrer notre banquière, Madame Pierre directrice de l’agence, grâce à qui nous avons pu ouvrir un compte en banque en Haïti et ainsi pouvoir financer directement tous nos achats auprès de  nos fournisseurs haïtiens. Après quelques minutes d’attente, on nous introduit dans le bureau de son assistante avec qui nous avons dû négocier notre souhait de rencontrer Mme Pierre en personne.

Au bout de quelques longues minutes, de quelques échanges sur le but de notre visite, elle concède à prévenir la directrice de notre venue. C’est donc une jeune femme pétillante que nous voyons arriver, qui nous remercie d’être de si gentils clients et d’être venus la saluer. Et nous, on la remercie d’être une si gentille banquière et de nous aider à dépatouiller quelques dossiers parfois un peu tendus. Il est important pour nous comme pour notre banquière de se rencontrer et d’entretenir de vraies relations, même si aujourd’hui la banque en ligne nous permet de travailler dans de bonnes conditions.. C’est donc chose faite.

L’après-midi s’étire. Il est temps de rentrer sur Kenscoff avec au programme, la visite de la crèche et de tous ses bébés !

A suivre…

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Comments
2 Responses to “Revoir Haïti #2 : Premier réveil…”
  1. Béatrice Fraysse dit :

    Merci pour ce beau récit. Mon fils a tout de suite reconnu le balcon (avec la table du déjeuner) et le magnifique paysage : « Maman c’est là qu’on habitait ! »

    • clemcharlene dit :

      Oui Béatrice, c’est là qu’habitait ton beau garçon que j’ai eu le bonheur de connaître et c’est là que vous vous êtes rencontrés et que vous habitiez, quelle belle image et quel bonheur de lire  » Maman c’est là qu’on habitait »!!!! Merci à Sabine de nous avoir fait partager ces moments si forts!!! ¨Plein de bises à vous deux, que j’aimerais vous voir!!!!

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